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samedi 12 mai 2007
Mineurs de père en fils
Mineurs de père en fils

Au cœur de Potosi, en Bolivie, une montagne traversée par 800 mines constitue l’essentiel de l’économie locale. Pourtant, les mineurs qui creusent dans les 400 mines encore en activité travaillent dans des conditions précaires et totalement archaïques. Aperçu du quotidien de ces hommes d’un autre temps…

A plus de 4 000 mètres d’altitude, l’air est pur à Potosi. Enfin, pour qui vit à l’air libre. Ce qui n’est pas le cas des milliers de mineurs qui exploitent jour et nuit les entrailles du Cerro Rico (la montagne riche). Potosi…une ville dont le nom n’évoque rien pour personne, ou presque. Pourtant en 1545, cette ville était la plus riche au monde grâce à ses importants gisements d’argent. Mais les conquistadors espagnols sont passés par là et ont emporté toutes ces richesses vers leur royaume. Un proverbe bolivien raconte ainsi qu’on aurait pu construire un pont en argent entre la Bolivie et l’Espagne avec tout ce qui a été extrait et pillé de la montagne. Un autre proverbe ajoute qu’on aurait pu construire un pont de retour entre ces mêmes pays avec les corps des morts…

Rituel quotidien

Tôt le matin, des milliers de personnes s’agitent au milieu des stands du marché des mineurs, situé au pied de la montagne. On achète ici des marchandises insolites : bâtons de dynamite, feuilles de coca, cigarettes artisanales et alcool potable à 96 °. Près de 80 % des 12 000 mineurs qui exploitent la montagne passent ici chaque jour. Une autre clientèle est constituée de touristes que les tours opérateurs arrêtent là pour acheter quelques présents à offrir aux mineurs qu’ils rencontreront. Car les 2 ou 3 mines les plus modernes du Cerro exploitent depuis quelques années la manne touristique en organisant des visites de quelques heures.

Des camions et des bus transportent ensuite les mineurs vers le sommet pour une modique somme. On croise ici des hommes, des enfants, des vieux et des femmes parfois. C’est là que nous avons rencontré Séférino Jaita, un homme réservé de 62 ans. Comme beaucoup d’autres mineurs, il ne travaille pas dans une mine moderne mais plutôt dans une entreprise familiale. Lui, son frère Francisco, et leurs fils respectifs, Ramiro et Javier : 4 personnes pour exploiter ce trou dans la montagne.

Leur journée de travail débute vers 9h00. Assis dans le maigre abri devant l’entrée de la mine, Séférino et les autres mâchent de la coca. « Tous les jours, nous mâchons ces feuilles, cela nous permet de nous sentir plus fort, d’oublier la peur et de couper la faim », explique le doyen de la mine, avant d’ajouter : « Ca, c’est le pain quotidien des mineurs. » Les 4 hommes rassemblent ensuite leurs seuls outils : une brouette, des marteaux et des barres à mine. Enfin, ils enfilent leurs bleus de travail et leurs casques à lampe... lentement, très lentement. Comme envahis pas la nécessité d’aller au fond de ce trou, mais lâchés par l’envie.

Sous terre

Quittant la lumière du jour, ils avancent dans un premier boyau étroit où l’on ne tient que courbé. Une cinquantaine de mètres plus loin, une pièce plus haute permet enfin de se redresser et de reprendre son souffle. On ne distingue plus la lumière du jour, des gouttes d’eau tombent ici et là tandis que des explosions lointaines de dynamite résonnent dans les couloirs. « Ici nous n’avons pas de matériel moderne », souligne Séférino. « Nos lampes sont les seules lumières de la mine et il n’y a aucun système de ventilation ». D’ailleurs, il n’y a pas non plus de système de wagonnets pour extraire les roches, ni de poutres pour consolider le tunnel.

Plus loin sur la gauche, des coups de marteaux retentissent. En avançant le long du tunnel, Francisco creuse à l’aide d’un burin et d’un marteau. Un travail de titan car la roche est peu friable. Demain, il placera ici un bâton de dynamite pour avancer plus vite. En rebroussant chemin, des planches en bois sont disposées en travers d’un puit profond. Il s’agit d’un accès vers les étages inférieurs de la mine : 25 mètres creusés dans la roche ! « Depuis 5 mois, lorsqu’on descend, on a rapidement la tête qui tourne et les jambes molles », raconte Ramiro. « Il y a des poches de gaz mortels, donc nous ne pouvons plus accéder à ces niveaux ». Pourtant, il y là-dessous quantité de minéraux. Une vingtaine de fois par jour, Ramiro se glisse donc dans la fente, descend au fond pour y remplir un sac qu’il remonte à l’aide d’une corde, puis s’échappe rapidement du puit avant de ressentir les effets du gaz. Quel que soit le risque, impossible de perdre ces richesses.

Que la chance soit avec nous...

Le salaire de ces hommes dépend uniquement de la quantité de minéraux trouvée. Mais l’illusion de la grosse pépite est depuis longtemps révolue. L’argent pur qui fit la richesse des espagnols est désormais introuvable en grosse quantité. La réalité de ces travailleurs se résume à amasser 7 à 8 tonnes de roches, contenant un mélange de minéraux appelé « complejo » (zinc, plomb, étain et argent) pour gagner 400 euros brut par mois. Déduction faite d’une concession à l’état, d’un pourcentage à la coopérative, ou encore d’une prime au club de foot de celle-ci, il ne reste que 300 euros à se partager.

Une condition de vie précaire et étroitement liée à la chance. S’ils ne trouvent rien, ils ne gagnent rien. Séférino ne connaît pas de répit. Il travaille dans une mine depuis l’âge de 14 ans. Hier pour aider son père, aujourd’hui à son compte, mais toujours au même rythme : 6 jours sur 7 et parfois même… seul la nuit. Il évoque d’ailleurs, les yeux rêveurs, « un système de congés en Bolivie, où pour 11 mois travaillés, le salarié a droit à un mois de vacances » . Mais dans l’ensemble la famille de Séférino fait presque figure de privilégiée. A 62 ans, ce mineur n’a toujours pas de maladies pulmonaires et peut encore travailler. Et tous ses enfants ont pu étudier et s’orientent donc vers des « métiers d’avenir ».

En effet, Ramiro, âgé de 17 ans, travaille ici toute la journée, puis se change et file en ville étudier de 19h à 22h. Son objectif : devenir chauffeur de bus ou de taxi. De 2 ans son aîné, Javier, lui, entrera prochainement à l’université. Il compte bien travailler dans l’informatique et voit la mine comme une étape de sa vie et un moyen d’aider son père et son oncle à gagner davantage. Si tout va bien pour ces jeunes, leur avenir sera bien loin de la mine. Si tout va bien seulement… Car nombreux sont ceux qui, formés à l’Université de Potosi (notamment des avocats), finissent par venir creuser tous les jours dans les entrailles du Cerro, faute de travail en ville.

Pourtant, la montagne, parsemée de galeries, est un véritable gruyère. Selon certains, elle pourrait même un jour s’effondrer. Mais la municipalité ne fait rien. Elle n’a rien à offrir à ces milliers de jeunes qui connaîtront peut-être le même sort que leur aïeuls : creuser, jour après jour, pour leur survie…

Emilie Darnaud et Nathaël Rusch


Cérémonie du Tio, Dieu des mines
L'attirail du mineur Francisco travaille au fond d'un boyau.
 Ramiro descend dans les étages inférieurs pour récupérer des minéraux, malgré les gaz mortels qui s'y échappent.
 Séférino vient d'allumer une mèche de dynamite (voir les étincelles sur sa gauche) et nous devons tous sortir au pas de course !
 Le cerro rico, vu de l'extérieur.
 Javier sourit sous son casque à lampe.
 Les mineurs posent fièrement devant leur Tio.
 Séférino et sa femme, dans leur salon.
 Séférino, encore...

Commentaires

clara (Saturday 20 October 2007)

bonjour!
je suis passée sur ce site par un hasard presque complet. Il est absolument magnifique. Je ne sais meme pas par ou commencer pour vous féliciter, je vais donc faire au plus simple : une liste!

quel courage d'entreprendre ce que vous faites
vos photos sont magnifiques
les articles sont tous extrêmement justes, tres bien écrits, mais surtout vraiment bouleversants, au sens le plus fort
un vrai regard sur l'ailleurs, dont nous ne savons jamais rien
la rencontre de vraies personnes, pas simplement un échantillon touristique type "thalassa"
votre site est aussi tres riche : c'est une tres bonne idée d'y avoir ajouté des cartes
bref je vous remercie pour ce coup d'oeil sur le vrai monde, pas celui dont nous parlent les journaux sur TF1. Je ne parviens pas a dire mon émotion sincere en consultant votre site, mais je reviendrais chaque semaine sur ce site avec beaucoup de plaisir et une vive curiosité. J'espere, un jour, avoir la chance de faire une expérience comme la votre.
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