

Depuis 30 ans, les « Mères de la place de mai » luttent pour que la disparition de leurs fils soit reconnue comme génocide et que leurs tortionnaires soient punis.
Le rendez-vous fut fixé un jeudi. A 15h30 sur la Plaza de Mayo de Buenos Aires, le 30 mai… 1977. Trente ans plus tard, des dizaines de mères continuent de se rassembler chaque jeudi pour tourner en rond. Une marche circulaire avec un seul but : « Ne pas oublier, ne pas pardonner ». Ne pas oublier leurs fils, disparus trois décennies plus tôt. Ne pas pardonner à ceux qui les ont enlevés, puis torturés ou assassinés. Tel est le pacte immuable de ces femmes. On les appelle les « Mères de la place de mai » (MPM).
Terreur
Il faut remonter dans les années 70 pour comprendre leur histoire. L’Argentine mène alors, comme bien d’autres pays, une lutte intense contre les communistes et les mouvements gauchistes. Mais à l’arrivée au pouvoir de Jorge Rafael Videla en 1976, cette « chasse aux sorcières » se transforme en un processus de réorganisation nationale (El Processo). Commence alors un régime de terreur, tristement inspiré par les pires exemples du passé. Les militaires sont formés par les Etats-Unis ou la France qui leur enseignent les techniques de tortures utilisées au Vietnam ou en Algérie. Des camps de concentration sont installés dans des écoles quand des formulaires de « solution finale » recensent les prisonniers. La dictature argentine y ajoute aussi une sordide touche personnelle. Le « pacte de sang » et le « pacte de corruption », impliquant respectivement l’obligation de participer au génocide et un droit de butin sur les effets personnels des personnes enlevées… jusqu’aux nouveaux-nés des femmes enceintes. Ainsi démarre la version argentine de « Nuit et Brouillard ». Ainsi démarrent les meurtres, les viols et les enlèvements. Ainsi démarre l’histoire des MPM et de leurs 30 000 « disparus ».
Disparitions
Le 8 février 1977, des hommes armés font irruption dans la maison d’Ebe Bonafini (actuelle présidente des MPM). Ils emmènent Jorge, son fils cadet. Il ne reviendra jamais. Au départ, Ebe et les autres mères pensent à de simples arrestations. « Nous étions sûres que nous arriverions à voir nos fils, que ce n’était qu’une question de jours », raconte-t-elle. « Cette ingénuité faisait que, tous les jours, partout, nous allions avec un sac plein d’habits, de mouchoirs, de médicaments… Le fait de marcher continuellement sans réponse a fait que nous avons compris, peu à peu. » De ministères et ministères, de bureaux en bureaux, ces femmes en quête, un baluchon sous le bras, ont fini par se reconnaître, puis se connaître. Et lorsque certaines d’entre elles, et d’autres de leurs fils ont été enlevés à leur tour, il n’y avait plus de doute. Ce n’était ni une erreur, ni un manque d’organisation des services administratifs : leurs fils leur avaient été enlevés, peut-être à jamais.
Rassemblement
Ces mères décidèrent alors d’organiser un rassemblement sur la place de Mai, non loin du ministère de l’Intérieur. Ce ne sera pas le samedi car le ministère est fermé. Pas le vendredi car c’est un jour saint. Ce sera le jeudi… chaque jeudi jusqu’à ce que leurs réclamations aboutissent. Mais rien n’avance et les enlèvements se poursuivent.
Alors que personne ne semble vouloir les écouter et que la presse argentine les traite de « folles », les MPM persistent. Elles profitent de la coupe du monde de football de 78 pour alerter la presse internationale. Elles voyagent pour dénoncer l’horreur alors que d’autres marches s’organisent dans les principales villes d’Argentines. Elles se couvrent la tête d’un linge blanc, représentant un lange d’enfant, qui deviendra leur symbole. Et peu à peu, leur parole se fait un peu trop entendre...
Le gouvernement propose alors de déclarer les disparus décédés et de verser une pension aux familles des victimes. Mais les MPM refusent ces « lois de l’oubli ».D’autant que l’ampleur du génocide est maintenant connue : 10 000 personnes tuées, des milliers de prisonniers, 3 millions d’exilés, 30 000 disparus, la plupart étudiants, ouvriers, syndicalistes… âgés de 20 jours à 80 ans. Pas question de tourner la page. Au gouvernement puis à l’église qui leur demande de pardonner, les MPM répondent en 1983 : « Ni silence, ni document, ni dialogue, ni réconciliation, ni pardon, Apparition En Vie ».
Injustice
Alfonsin succède peu après à Videla et la « guerre sale » prend fin. Ce nouveau président, qui avait basé toute sa campagne sur les droits de l’homme, décide de créer une Commisssion nationale sur la disparition des personnes (CONADEP). Elle est censée punir les coupables mais seuls quelques généraux sont arrêtés alors que les militaires fuient le pays. Les MPM sont atterrées et une dizaine d’entre elles abandonnent. Quant aux autres, elles créent un journal, organisent annuellement une « marche de la résistance » de 24 heures et ajoutent à leur réclamation la libération des prisonniers politiques. Leur amour maternel transformé en lutte, elles s’acharnent et déclarent en 1986 : « Nous, les Mères, nous sommes mémoire permanente. Personne ne pourra nous tromper ni empêcher que, même pénible, notre marche vers la justice continue. »
La marche continue mais la justice, elle, recule. En 1987, l’argument utilisé par Eichman à son procès est repris en cœur par les officiers inculpés : « Nous n’avons fait qu’obéir aux ordres ». Mais contrairement à Eichman, jugé et condamné près de 40 ans après les faits, les coupables argentins ne sont pas punis. Alfonsin choisit de promulguer au plus vite une loi dite de « devoir d’obéissance » grâce à laquelle plus aucun coupable ne peut être inculpé et quelques 4 000 tortionnaires avérés sont amnistiés ! La grâce de Jorge Rafael Videla par le gouvernement suivant en 1990 dessine un peu plus encore cette volonté politique d’oubli. Et l’Injustice est, définitivement, instituée.
Obstination
Aujourd’hui, les MPM ne sont plus qu’une trentaine sur la place de mai. La tête coiffée d’un lange blanc, les pieds gonflés et le visage fatigué par leurs 80 ou 90 printemps… mais surtout par 30 ans de lutte ininterrompue. Une longue marche qu’elles ne peuvent arrêter car les « disparus » ont laissé un vide qu’elles cherchent inlassablement à combler et qui ne laisse aucune place à l'acceptation. « L’absence n’est pas un deuil commun, déjà douloureux en soi. C’est un deuil sans objet, c’est le vide, la perte totale, la mort sans enterrement. »
A ceux qui ne les comprennent plus, elles répondent souvent qu’elles sont en état de « grossesse permanente » ou qu’elles sont devenues les « enfants de leurs fils ». Ne pas oublier les rend mères… éternellement. Et leur permet de répondre au vœu de 30 000 disparus, exaucé par l’un d’entre eux sur un bout de papier le 10 septembre 1985 : « Ma voix est celle qui clame, mon rêve celui qui reste entier. Et sachez que je ne mourrai que si vous venez à céder. »
Emilie Darnaud et Nathaël Rusch